| Mercedes Molina au Wolf (Bruxelles) |
Comment utilisez vous la littérature d'enfance dans votre enseignement ?
Cela fait très longtemps, pratiquement depuis que j’ai commencé à enseigner à l’Université de Grenade, que je donne un cours sur la didactique de la littérature pour enfants qui s’adresse aux futurs instituteurs. J’ai toujours aimé cette matière, que j’utilise pour développer la créativité de mes étudiantes et étudiants et pour leur faire découvrir des albums qu’ils pourront utiliser avec leurs futurs élèves.
Vous travaillez sur le conte, vos élèves connaissent-ils les versions originales, historiques de ces contes ?
Ce cours dont je vous parle est un cours facultatif, en quatrième année, et la plupart des étudiants, avant d’arriver chez moi, ne connaissaient pas les versions historiques des contes.
Quels sont les grands thèmes que cous abordez par le truchement de la littérature d'enfance ?
J’aborde plein de sujets : les familles homoparentales, les filles en tant que protagonistes, la maladie, les grands-parents, le handicap physique, la mort, les peurs, le cancer chez les enfants, la maladie d’Alzheimer, la fibromyalgie, les personnes transgenre, la jalousie, les familles monoparentales…
Existe-t-il des sujets tabous dans l’enseignement des futurs instituteurs ?
Beaucoup. Parmi les professeurs de la faculté, il y en a qui estiment qu’il ne faut pas travailler les sujets qui ne figurent pas au programme des écoles.
Et dans les écoles elles-mêmes, y a-t-il des sujets que les instituteurs ne puissent pas aborder ?
Pratiquement tous les sujets qui peuvent nous passer par la tête, mais cela dépend beaucoup du type d’école, selon qu’il s’agisse d’une école publique ou d’une école à caractère confessionnel.
Que pensez vous de cette crainte qu’ont les adultes de voir les enfants lire certains histoires ?
Le premier jour de classe, je dis toujours à mes étudiants que les enfants ont le regard propre et que ce sont les adultes qui, au fil du temps, le salissent au lieu de laver leur propre regard. Dans une série TV très populaire en Espagne, Los Serrano, on parle de ce regard sale, ce regard propre aux adultes et que nous devons laver pour mieux comprendre le monde des enfants afin de ne pas réprimer leurs émotions et limiter leurs goûts, par exemple en ce qui concerne les albums qu’ils souhaitent lire. Tout comme un adulte peut ne pas trouver extraordinaire un roman qu’on lui a recommandé, les enfants peuvent ne pas aimer les contes ou les poèmes qu’on leur suggère. Nous devons lire avec leur regard, pas avec le nôtre.
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| Une version basque du Petit Chaperon rouge |
Vous êtes très attachée au Petit Chaperon rouge. D’où vous vient cet intérêt ?
Un jour en classe, je me suis mise à poser des questions sur le Petit Chaperon rouge. Était-elle brune ou blonde ? Quel âge avait-elle ? Pourquoi les éléments de son panier n’étaient pas toujours les mêmes selon les versions ? Le Petit Chaperon rouge m’intéresse aussi parce que c’est un des contes qui n’ont pas fait l’objet d’un grand film de Disney et, par conséquent, l’imagination du lecteur, enfant ou adulte, peut voguer librement. J’ai ensuite commencé à récolter des versions de Perrault et des frères Grimm.
Vous collectionnez désormais tout ce qui a trait au Petit Chaperon rouge. Combien de pièces avez-vous ?
Ce qui a commencé par une simple récolte est devenu aujourd’hui une petite collection de textes et d’objets ayant trait à ce personnage. J’ai des versions dans différentes langues, à commencer par les langues officielles de l’Espagne. J’en ai en espagnol, en basque, en catalan et en galicien, mais j’en possède aussi dans plusieurs langues étrangères. Chaque fois que je me rends dans un pays, la première chose que je fais c’est visiter les librairies pour enfants. Je me rends souvent à Bruxelles et récemment, j’’ai découvert Le Wolf, une librairie-ludothèque où se tenait une petite exposition consacrée au personnage de Perrault. C’était comme si j’avais gagné le gros lot, moi qui ne joue jamais ! J’y ai découvert un grand nombre de versions que je n’avais pas encore, certaines dont j’ignorais l’existence, et toutes très intéressantes. Il y avait en plus la reconstitution de la maison de la grand-mère du Petit Chaperon : je me suis retrouvée en enfance, j’en ai profité comme un enfant, cet enfant que nous avons tous à l’intérieur de nous et que nous devons de temps à autres faire remonter à la surface.
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| Cadavercita Roja, de Luis Murillo |
Je dois avoir actuellement quelque cent soixante versions et il est difficile d’en mettre certaines en avant. Mais il y en a une que j’ai travaillée en classe et que mes étudiants ont exploitée avec des enfants de quatre ans, il s’agit de Cadavercita Roja (Le Petit Cadavre rouge). Je pourrais aussi parler d’un Petit Chaperon Rouge proche du monde autiste, créé par une de mes anciennes étudiantes dans le cadre de son travail de fin de master. J’aime aussi beaucoup Le Petit Chapeau Rond Rouge, cette version dans laquelle la grand-mère renverse le loup en conduisant dans la forêt.
Et qu’en faites vous de tous ces albums ?
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| Un Petit Chaperon rouge pour sensibiliser au monde de l'autisme, de María Arjona Montes |
Les versions les plus inattendues je les présente en classe pour que mes étudiants fassent ensuite un exercice de SCAMPER, qui consiste à choisir un conte traditionnel, dans sa version originale et à le transformer en mettant en œuvre la créativité que nous avons chacun. Outre cette nouvelle version du conte, les étudiants doivent créer un objet pour accompagner la narration : l’originalité est primée. Je leur montre différentes versions du Petit Chaperon pur qu’ils se rendent compte de tout ce qu’on peut faire au départ d’un conte traditionnel.
Pour conclure, un conseil à ceux qui veulent se consacrer à la littérature d'enfance ?
Un conseil évident : avant d'aborder la littérature pour les enfants, lavez votre regard et lisez les textes avec un regard d'enfant.
Un conseil évident : avant d'aborder la littérature pour les enfants, lavez votre regard et lisez les textes avec un regard d'enfant.



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