jeudi 29 octobre 2020

Tonton Couture

Belle découverte que ce Tonton Couture, dans une petite librairie africaine du quartier Matongué de Bruxelles, Pépite Blues, elle aussi, une belle découverte, tant c’est jouissif de dénicher des lettres et des images d’ailleurs et tant il est indispensable de favoriser les petites librairies indépendantes et de fuir les supermarchés du livre sans parler des monstres en ligne.

 

J’ai immédiatement été attiré par l’illustration assez simple et un peu naïve de la  couverture, mais il faut vraiment se méfier des préjugés. En effet, me trouvant dans le quartier africain et voyant sur la couverture un enfant et un adulte noirs, je m’attendais à une histoire dans une petite ville d’Afrique. Erreur ! C’est au Brésil que nous emmène Eymard Toledo (le sous-titre « Une histoire au bord du fleuve São Francisco » le signalait d’ailleurs), une illustratrice et autrice brésilienne. Autre surprise : la version originale n’est pas en langue portugaise mais bien en allemand, sous le titre de Onkel Flores. En effet, Toledo, originaire de Belo Horizonte, vit aujourd’hui à Berlin. Ces observations peuvent sembler anecdotiques, elles sont pourtant révélatrices de la manière dont nos idées toutes faites ou notre vécu peuvent conditionner notre réception d’objets auxquels nous sommes confrontés pour la première fois.    


Eymard Toledo nous raconte la belle relation initiatique entre le petit Edinho et son oncle couturier face auquel il est en admiration. Il peut l’observer pendant des heures au retour de l’école. Mais un jour, une grande usine s’installe dans sa petite ville d’Olho d’Agua et bouleverse la vie de ses habitants. Tonton Couture n’échappe pas aux effets néfastes de la fabrique. Il cesse de confectionner de beaux vêtements de couleur pour désormais tailler des uniformes gris. L’usine finira par se passer de ses services pour importer les tenues de travail d’un pays lointain… où elles sont beaucoup moins chères mais aussi de qualité médiocre. Tonton Couture se retrouve ainsi sans travail, dans une ville où les eaux du fleuve sont devenues sales et les maisons toutes grises à cause de la poussière rejetée par l’usine. Et le temps passe ainsi jusqu’à ce qu’Edinho retrouve un jour, dans les tiroirs d’une vielle commode, des chutes de tissus colorées. Il encourage son oncle à s’installer à nouveau devant sa machine à coudre. Tonton Couture se met alors à coudre de beaux rideaux, qu’il vend comme des petits pains grâce à l’aide de son neveu. En peu de temps, presque toutes les maisons de la ville sont parées de nouveaux rideaux colorés et ensuite les clients se mettent aussi à commander des vêtements et la ville retrouve ainsi un peu de sa joie d’antan. Aujourd’hui Edinho a réalisé son rêve d’enfant : devenir couturier comme Tonton Couture.

 

Voilà un très bel album. Le message écologique est évident mais on n’a absolument pas l’impression d’être en présence d’un discours idéologique. La relation entre le neveu et son oncle est un bel exemple d’échanges et de respect entre les générations : Tonton Couture transmet son savoir à Edinho et, plus tard, celui-ci redonne confiance à son oncle, quand il est abattu, et lui permet de reprendre son activité de couturier. Il y a aussi l’attachement à la terre, à ses origines, même lorsqu’on est loin. C’est surtout un album très positif.  

 

Mention particulière pour le graphisme élégant, épuré d’Eymard Toledo, qui utilise ici une technique de collage de papiers et de matériaux récupérés. Dommage que sa page web ne soit qu'en allemand, on aimerait la connaître un peu mieux.  



Titre: Tonton Couture

Éditeur: Anacaona Junior

Traductrice: Paula Anacaona (traduit du brésilien)





dimanche 26 janvier 2020

Entretien avec Mercedes Molina

Mercedes Molina au Wolf (Bruxelles)
Mercedes Molina est née à Ceuta, enclave espagnole dans le nord du Maroc. Elle a étudié la philologie espagnole à l’Université de Grenade, où elle enseigne actuellement au sein du Département de Didactique de la Langue et de la Littérature (Faculté des Sciences de l’Éducation). C’est aussi à l’Université de Grenade qu’elle a obtenu son doctorat en 1996 avec une thèse sur la littérature d'enfance et la coéducation. Je lui ai posé quelques questions lors de sa récente visite à Bruxelles.

Comment utilisez vous la littérature d'enfance dans votre enseignement ? 

Cela fait très longtemps, pratiquement depuis que j’ai commencé à enseigner à l’Université de Grenade, que je donne un cours sur la didactique de la littérature pour enfants qui s’adresse aux futurs instituteurs. J’ai toujours aimé cette matière, que j’utilise pour développer la créativité de mes étudiantes et étudiants et pour leur faire découvrir des albums qu’ils pourront utiliser avec leurs futurs élèves.   

Vous travaillez sur le conte, vos élèves connaissent-ils les versions originales, historiques de ces contes ?

Ce cours dont je vous parle est un cours facultatif, en quatrième année, et la plupart des étudiants, avant d’arriver chez moi, ne connaissaient pas les versions historiques des contes.

Quels sont les grands thèmes que cous abordez par le truchement de la littérature d'enfance ? 

J’aborde plein de sujets : les familles homoparentales, les filles en tant que protagonistes, la maladie, les grands-parents, le handicap physique, la mort, les peurs, le cancer chez les enfants, la maladie d’Alzheimer, la fibromyalgie, les personnes transgenre, la jalousie, les familles monoparentales…

Existe-t-il des sujets tabous dans l’enseignement des futurs instituteurs ?

Beaucoup. Parmi les professeurs de la faculté, il y en a qui estiment qu’il ne faut pas travailler les sujets qui ne figurent pas au programme des écoles.

Et dans les écoles elles-mêmes, y a-t-il des sujets que les instituteurs ne puissent pas aborder ? 

Pratiquement tous les sujets qui peuvent nous passer par la tête, mais cela dépend beaucoup du type d’école, selon qu’il s’agisse d’une école publique ou d’une école à caractère confessionnel.

Que pensez vous de cette crainte qu’ont les adultes de voir les enfants lire certains histoires ?    

Le premier jour de classe, je dis toujours à mes étudiants que les enfants ont le regard propre et que ce sont les adultes qui, au fil du temps, le salissent au lieu de laver leur propre regard. Dans une série TV très populaire en Espagne, Los Serrano, on parle de ce regard sale, ce regard propre aux adultes et que nous devons laver pour mieux comprendre le monde des enfants afin de ne pas réprimer leurs émotions et limiter leurs goûts, par exemple en ce qui concerne les albums qu’ils souhaitent lire. Tout comme un adulte peut ne pas trouver extraordinaire un roman qu’on lui a recommandé, les enfants peuvent ne pas aimer les contes ou les poèmes qu’on leur suggère. Nous devons lire avec leur regard, pas avec le nôtre. 
Une version basque du Petit Chaperon rouge

Vous êtes très attachée au Petit Chaperon rouge. D’où vous vient cet intérêt ?

Un jour en classe, je me suis mise à poser des questions sur le Petit Chaperon rouge. Était-elle brune ou blonde ? Quel âge avait-elle ? Pourquoi les éléments de son panier n’étaient pas toujours les mêmes selon les versions ?  Le Petit Chaperon rouge m’intéresse aussi parce que c’est un des contes qui n’ont pas fait l’objet d’un grand film de Disney et, par conséquent, l’imagination du lecteur, enfant ou adulte, peut voguer librement. J’ai ensuite commencé à récolter des versions de Perrault et des frères Grimm.

Vous collectionnez désormais tout ce qui a trait au Petit Chaperon rouge. Combien de pièces avez-vous ?

Ce qui a commencé par une simple récolte est devenu aujourd’hui une petite collection de textes et d’objets ayant trait à ce personnage. J’ai des versions dans différentes langues, à commencer par les langues officielles de l’Espagne. J’en ai en espagnol, en basque, en catalan et en galicien, mais j’en possède aussi dans plusieurs langues étrangères. Chaque fois que je me rends dans un pays, la première chose que je fais c’est visiter les librairies pour enfants. Je me rends souvent à Bruxelles et récemment, j’’ai découvert Le Wolf, une librairie-ludothèque où se tenait une petite exposition consacrée au personnage de Perrault. C’était comme si j’avais gagné le gros lot, moi qui ne joue jamais ! J’y ai découvert un grand nombre de versions que je n’avais pas encore, certaines dont j’ignorais l’existence, et toutes très intéressantes. Il y avait en plus la reconstitution de la maison de la grand-mère du Petit Chaperon : je me suis retrouvée en enfance, j’en ai profité comme un enfant, cet enfant que nous avons tous à l’intérieur de nous et que nous devons de temps à autres faire remonter à la surface.  

Cadavercita Roja,
 de Luis Murillo
Y a-t-il un des albums de votre collection qui vous plait tout particulièrement ?

Je dois avoir actuellement quelque cent soixante versions et il est difficile d’en mettre certaines en avant. Mais il y en a une que j’ai travaillée en classe et que mes étudiants ont exploitée avec des enfants de quatre ans, il s’agit de Cadavercita Roja  (Le Petit Cadavre rouge). Je pourrais aussi parler d’un Petit Chaperon Rouge proche du monde autiste, créé par une de mes anciennes étudiantes dans le cadre de son travail de fin de master. J’aime aussi beaucoup Le Petit Chapeau Rond Rouge, cette version dans laquelle la grand-mère renverse le loup en conduisant dans la forêt.

Et qu’en faites vous de tous ces albums ?
Un Petit Chaperon rouge pour
sensibiliser au monde de l'autisme,
de María Arjona Montes

Les versions les plus inattendues je les présente en classe pour que mes étudiants fassent ensuite un exercice de SCAMPER, qui consiste à choisir un conte traditionnel, dans sa version originale et à le transformer en mettant en œuvre la créativité que nous avons chacun. Outre cette nouvelle version du conte, les étudiants doivent créer un objet pour accompagner la narration : l’originalité est primée. Je leur montre différentes versions du Petit Chaperon pur qu’ils se rendent compte de tout ce qu’on peut faire au départ d’un conte traditionnel. 

Pour conclure, un conseil à ceux qui veulent se consacrer à la littérature d'enfance ?    

Un conseil évident : avant d'aborder la littérature pour les enfants, lavez votre regard et lisez les textes avec un regard d'enfant.






dimanche 5 janvier 2020

Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe est un des grands noms de l'illustration en France. Son dernier travail, Contes silencieux, un album pop-up, nous plonge, dans l'univers de quelques grands contes tels que Pinocchio ou le Petit Chaperon Rouge, mais aussi dans l'opéra de Madame Butterfly.

En cliquant sur le lien ci-dessous, vous pourrez voir l'interview qu'il a récemment accordée à C à dire, à France 5, où il nous parle de son univers, de ses sources d'inspiration, dont Lewis Carroll et, surtout, Alan Edgar Poe, qui a été pour lui libérateur par la manière dont il casse les codes à travers ses personnages. Lacombe, qui revendique avec fierté son attachement à la littérature pour la jeunesse, a déjà vendu 3 millions d'albums.



mercredi 11 décembre 2019

Quelques grands noms de la LIJE de Belgique

Textyles, la revue des lettres belges de langue française consacre son dernier numéro de 2019 à la littérature de jeunesse belge. Une bonne occasion de découvrir quelques grands noms de l'illustration ou du texte avec des tas de références très utiles pour en découvrir davantage.

Textyles: numéro consacré à la littérature de jeunesse belge

lundi 9 décembre 2019

Littérature jeunesse sous haute surveillance

De tous temps il s’est trouvé des âmes charitables pour montrer le droit chemin et imposer des barrières à notre liberté. La littérature pour la jeunesse a naturellement toujours été un terrain de prédilection pour les grands vertueux et vertueuses de ce monde. Une magnifique exposition à la Bibliothèque de France — Ne les laissez pas lire ! — organisée à l‘occasion des 70 ans de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse s’est penchée, de septembre à décembre 2019, sur l’histoire tourmentée des livres pour enfants du début du XXe à aujourd’hui. Je n’ai pas pu résister à la tentation de prendre le train jusqu’à Paris pour m’y rendre. Je n’ai pas été déçu.

On a toujours trouvé de bonnes raisons pour vilipender des livres, les interdire et parfois les brûler même. Si on ne s’étonne pas trop que ce put être le cas au début du XXe siècle, notamment sous l’action déterminée de l’abbé Bethléem, qui publiait sa classification Romans à lire et romans à proscrire (notamment ce qui vient de l’étranger), on découvre dans cette exposition que la religion n’a pas été la seule à la manœuvre. Ainsi pendant la Deuxième Guerre mondiale, c’est l’occupant allemand ou 
le secrétariat général à l’Information du régime de Vichy qui suspendent certains journaux pour la jeunesse, comme Jumbo : le journal du Far-west ou même le Journal Spirou. Au lendemain de la guerre, ce sont en revanche les catholiques, les communistes et les  associations de femmes qui se liguent contre les bandes dessinées américaines jugées ultraviolentes, indécentes et responsables de la délinquance juvénile. Le Manifeste de l’Union des femmes française déclare : « que nos librairies soient débarrassées des publications immondes dont nous abreuve l’Amérique, qui risquent de ternir la fraîcheur et la pureté de notre jeunesse ». Rien que ça !
L'abbé Bethléem détruisant des
publications pour la jeunesse

Dans un tel climat, la loi du 16 juillet 1949 instaure une commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. Composée de représentants des ministères concernés, des associations familiales, des mouvements de jeunesse ainsi que des auteurs et des éditeurs, elle est chargée d’examiner les livres après leur parution. Si un seul éditeur a été condamné, cette loi n’en a pas moins eu des effets négatifs réels puisqu’elle pouvait imposer des mesures de retrait et qu’elle a largement contribué à l’autocensure, les éditeurs ne souhaitant pas prendre de trop gros risques. Le journal Tarzan se voit retirer son certificat de parution en 1952. Vous pensez bien, un sauvage pratiquement nu… Deux ans plus tard, sept albums des éditions Dupuis sont interdits. Et on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer lorsqu’on apprend que même Boule et Bill sont passés à la censure en 1964 ! Mais tout compte fait, s’agissait-il réellement de protection des enfants et de la jeunesse ou plutôt de celle du monde de l’édition française peu disposé à céder du terrain à une concurrence décomplexée venue d’ailleurs ?  

Ensuite, Mai 68 vient bouleverser la littérature destinée à la jeunesse. Les tabous sautent, la femme se libère, on ose aborder la sexualité, les problèmes d’identité, la différence. L’abbé Bethléem n’est plus, mais d’autres ont pris la relève et, avec leur perception toute particulière de la liberté, sont partis en croisade. C’est le cas de Marie-Claude Monchaux qui, avec son ouvrage Écrits pour nuire, se donne la mission d’aider parents, éducateurs et responsables des bibliothèques à faire les bons choix, puisqu’il y va de la santé mentale et morale de « nos » enfants. Mais le XXIe siècle n’est pas en reste, avec les collectifs qui déchargent leur haine contre la loi sur le mariage pour tous et, en passant, sur les livres pour enfants qui pronent la tolérance et une vision de la société différente de la leur. Et que dire des auteurs et auteures qui renoncent à des projets ou tuent des séries parce que, dans la foulée de #metoo, de véritables campagnes de lynchage sont organisées à leur encontre dans les medias sociaux. Impossible de terminer cet article sans mentionner le véritable autodafé dans lequel des prêtres polonais ont brûlé à Gdansk, fin mars 2019 (on croit faire un mauvais rêve), des volumes d’Harry Potter. Le prêtre responsable de ce feu de joie se serait ensuite excusé. Allez, tous les espoirs ne sont pas perdus...

lundi 21 octobre 2019

Le carnet du dessinateur

Superbe ouvrage ce Carnet du dessinateur publié en 2018 aux éditions Le port a jauni, dans ne version bilingue arabe-français que l'on feuillette à la façon arabe en commençant par ce qui chez nous serait la fin du livre. Ce simple procédé fait exploser notre horizon et nous transporte en un tourner de page vers d'autres terres, vers d'autres rives.

Dans son carnet, Mohieddine Ellabbad, célèbre illustrateur égyptien (1940-2010), nous raconte  comment les petits riens qui peuvent sembler sans importance se nichent dans notre mémoire pour, un jour, se réveiller, se mettre en marche et nous replonger dans notre passé. Un ticket de tramway, un timbre oblitéré, une vieille photo écornée, une carte postale ancienne, un carnet rouge qu'il avait acheté, enfant, mais resté vierge jusqu'à bien plus tard, finissent par donner libre cours à un flot de souvenirs qui se transformer en un superbe livre illustré qui invoque des odeurs d'ailleurs enivrantes.

Je ne dirais pas que c'est à proprement parler un livre de jeunesse, plutôt un livre pour adultes tant il est beau, mais un livre à raconter et à montrer aux enfants, pour pour leur faire prendre conscience que  bien souvent, les frontières ne sont que celles que nous imposons nous mêmes à notre imagination, à nos rêves, à notre liberté.

En recourant à quelques simples observations relatives à la pratique de l'illustration, Mohieddine Ellabbad nous fait  sortir de notre ethnocentrisme, comme quand il nous raconte qu'il finit par se rendre compte que le "rose chair" tout prêt à utiliser n'est décidément pas la couleur de la peau des gens de chez lui et qu'il créera donc sa propre couleur chair; ou que, si chez nous les personnages se déplacent généralement de gauche à droite, il est quand même plus logique que de l'autre côté de la Méditerranée ils le fassent de droite à gauche, puisque c'est aussi dans ce sens que l'on lit et que l'on regarde les images. Et quel sens d'avoir Superman pour héros, quand on a une histoire millénaire qui fourmille de grands personnages bien plus intéressants ?

Des observations toutes simples, toutes évidentes, jetées avec quelques mots et plein de couleurs sur le beau papier de son Carnet du dessinateur.


    

Tonton Couture

Belle découverte que ce  Tonton Couture , dans une petite librairie africaine du quartier Matongué de Bruxelles, Pépite Blues , elle aussi, ...